Sevastyan faisait la gueule. Très fort.
Cela amusait énormément Anastasia même si elle savait plus prudent de ne pas trop montrer sa satisfaction. Le jeune homme, sorti trempé de l'eau, afficha une expression démesurément lisse sur son visage et ne se priva pas pour garder son regard fixé sur elle quand elle sortit dénudée et quand elle se changea. Anastasia ne se formalisa pas, elle l'avait quelque peu cherché et toute notion de pudeur serait bientôt obsolète dans ce camp. Elle se contenta d'attendre qu'il arrête de faire la tronche. Ils marchèrent donc en silence, ou plutôt Sev enfermé dans un mutisme énervé et Anastasia en chantonnant un air qui lui occupait l'esprit toute en nattant ses cheveux mouillés.
- J'ai pas d'ennemis, répondit-il finalement, ce qui lui attira un soupir moqueur d'Anastasia. Enfin tu sais ce que j'en fais, des ennemis. Et puis merde, Anastasia, j'vais pas passer par quatre chemins tu sais aussi bien que moi que personne remettra jamais en question notre autorité, si on fonctionne tout les deux...
S'ensuivit un très long discours venant de la part de Sevastyan. Anastasia médita un long instant sur ce qu'il avait dit.
-Ils ne remettront pas en cause notre autorité, certes. Parler de dictature ou de tyrannie est excessif, mais le terme adéquat ici serait plutôt... autocratie, ou du moins "duocratie" vu qu'on est nous deux. Tu pourras dire ce que tu voudras, penser ou faire ce que tu voudras : ils trouveront toujours qu'on est des dictateurs. Qui dit dictature dit également révoltes. Ils ne sont pas plus intelligents que tous les peuples qui ont été soumis à un régime autoritaire dans notre Histoire passée, ils se retourneront forcément contre nous un jour ou l'autre. Tout ce que tu fais est justifié, je te l'accorde : mais il faut que tu fasses en sorte que les gens adhèrent à tes actions. Qu'ils aillent dans ton sens, qu'ils te soient favorables. Il faut que tes discours soient tempérés, même si tes actions le sont moins, voire pas. Alors ce que je te propose Sevastyan, c'est qu'on continue comme ça, mais tu me laisses faire la parlotte et jouer la carte du charisme que nécessite un meneur, et toi tu fais fonctionner le camp. Tu t'occupes de l'ordre et de la protection du camp, moi du reste.
À deux, ensemble, c'était clair qu'ils allaient réussir à gérer le camp. Si Sev ne considérait que l'approche brutale, sans détour, Anastasia elle savait ce qu'elle avait à faire : se faire aimer des autres. Ils allaient diriger avec une main de fer dans un gant de velours : Sev serait la main de fer, et elle le gant de velours. Elle songea que l'analogie serait une bonne façon de lui faire comprendre ses intentions.
-Le français Bernadotte a dit au roi de Suède "Il faut pour diriger un main de fer recouverte d'un gant de velours". Alors à partir de maintenant, tu seras la main de fer sans y douter, et moi le gant de velours. Indissociables, c'est ce qu'on avait dit.
Elle avait de plus en plus de mal à plier sa jambe, ce qui n'allait pas sans la préoccuper. Elle réfléchit quelques instants.
-On continue donc sur notre lancée. Et notre prochain problème à régler est l'Arche, signala-t-elle quand ils s'approchèrent du campement.
Les jeunes gens qui avaient été nommés pour monter la garde les laissèrent passer sans aucun problème : ils étaient à présent vus comme une seule et même figure d'autorité, partagée dans deux personnes, apparemment. Anastasia claudiqua donc vers le feu, où étaient toujours regroupés toutes les figures qu'elle connaissait pour le moment.
-Vous avez loupé un truc, cette baignade nocturne était géniale, lança-t-elle en s'asseyant avec difficulté sur l'un des rondin de bois qui faisait office de banc.
Ça n'échapperait sûrement à personne que Sevastyan était trempé de la tête aux pieds, tout habillé, ce qui n'était pas le cas d'Anastasia qui n'avait pas perdu de sa superbe et de son sourire satisfait.
Elle balaya l'assemblée du regard, ayant l'impression qu'il manquait du monde.
-Y'en a qui sont partis se coucher ou quoi ? J'ai l'impression qu'on est moins qu'avant...
Bien heureux vous qui pleurez maintenant car vous serez dans la joie
Bien heureux serez-vous si les autres vous haïssent, s'ils vous frappent d'exclusion
et tressaillez d'allégresse
car votre récompense
sera grande dans le ciel