Le professeur Jensen était euphorique. Il allait enfin réussir, enfin parvenir à son but. Les recherches d'une vie. Entière, concrétisées en ce jour unique qui, il le savait, marquerait l'histoire. Il était diablement impatient, et malgré l'absence de son assistant, il comptait bien procéder à l'expérience. Il avait tout calculé. Réfléchi à la moindre éventualité. Il le savait, tout fonctionnerait.
Il allait entrer dans l'histoire.
Jensen eût un sourire satisfait, voyant que toutes les conditions étaient réunies pour l'expérience. Il se retourna, prêt à entrer dans la pièce, mais vit deux jeunes personnes, ou plutôt une jeune fille, avancer vers lui.
Sa fille.
Avait-il besoin que ses enfants viennent le déranger à un moment pareil ?
Non. Certainement pas.
Jensen leur adressa un bref sourire sans aucune joie, avant de se retourner et d'interpeller une jeune assistante.
" - Occupez-vous d'eux, ordonna-t-il. J'irais les voir une fois l'expérience achevée."
Et alors, il se dirigea vers la porte pour quitter la salle.
Selena tremblait encore, semblant, comme faire une crise étrange. Elle sentait les infirmières qui s'approchaient d'eux, et secoua la tête, se blottissant plus contre Charlie.
Laissez-moi tranquille. Laissez-nous tranquille.
"- Lena, qu'est-ce qui se passe ? Mon coeur, qu'est-ce qui ne va pas ?"
Elle secoua la tête. Qu'en savait-elle elle ? Elle était folle. Anormale, elle le savait, et c'était bien triste que d'en avoir conscience. Peut-être que ce n'était que sa paranoïa qui lui jouait des tours, ou peut-être pas mais quoi que ce fût, Selena en avait peur. Horriblement peur.
Elle laissa Charlie s'emparer de ses mains tremblantes et les serrer dans les siennes. Selena le fit également, se sentant quelque peu apaisée. Mais la présence des infirmières l'effrayait plus que tout.
Charlie la prit de nouveau dans ses bras après avoir essuyé ses larmes. Les mains de Selena se refermèrent sur son tee-shirt.
" - Qu'est-ce qui ne va pas ma belle ? Tu peux tout me dire, tu sais ça ? De quoi est-ce que tu as peur ?"
Elle secoua la tête. Non.
" - Je sais pas, s'étrangla-t-elle, j'en sais rien."
Elle entendait les pas des autres. Tout autour d'elle. Ils étaient là pour elle, tous. Tous autant qu'ils étaient. Et elle n'avait que Charlie pour la protéger. Elle tremblait, tremblait comme une feuille.
" - Mademoiselle Williams ? risqua une aide-soignante."
Sasha. Selena, elle aimait bien Sasha, parfois.
Parfois seulement.
" - Les laisse pas m'emmener Charlie je t'en supplie..."
Elle répéta le nom du jeune homme, encore et encore, chantant cette ritournelle que Charlie devait connaître par cœur, jusqu'à ce que l'on pose une main sur son épaule.
Et elle hurla.
Eden leva les yeux une fois la porte ouverte. Samson la referma immédiatement, parti chercher la fratrie Kingsley.
Dans la pièce, il n'y avait plus qu'un autre gardien relativement sympa tant qu'on ne le faisait pas chier. Qui lui retirait ses menottes, avec l'évident baratin, comme quoi sa vie serait écourtée de quelques heures s'il faisait ne serait-ce qu'un geste étrange.
Et puis, Elijah.
Elijah qui passait la porte.
Le coeur d'Eden cessa de battre avant de bondir furieusement dans la poitrine.
Son grand frère. Il avait envie de crier, de pleurer mais comme durant cette nuit ou il avait patiemment observé le plafond et rêvé tout éveillé, il était étrangement calme. Il eût un sourire, un sourire qu'il voulut naturel, pour son grand frère, mais son regard hurlait à quel point il s'en voulait. A quel point il voulait retourner en arrière, s'enfuir, loin, tellement loin. Prendre un nouveau départ.
C'était à cela qu'il songeait aussi, cette nuit-là, et ces trois années passées. Prendre un nouveau départ.
Peut-être que la mort le lui permettrait.
Au fond, ce n'était peut-être pas plus mal.
Car finalement, Eden était fatigué de se battre contre tout et tout le monde.
Il n'y avait plus que ce sourire forcé qui subsistait, comme ruine de ces instants où il voulait encore se battre.
Il avait simplement accepté la mort.
Et pourtant, tant de contradictions dansaient dans son esprit. Le visage de son frère, son grand frère, lui redonnait la rage de vivre et il avait juste envie de lui sauter au cou pour l'étrangler sous son étreinte.
Mais il ne le ferait jamais, il le savait. Il le savait pertinemment. Alors, il n'y avait que ces regards, perdus tous deux, qui semblaient s'affronter pour vouloir se dire tellement de choses, et en même temps, rien du tout.
" - Hey."
C'était nul.
Mais c'était le seul mot qu'il était capable d'articuler.
Dans l'ombre de son grand frère, il y avait les jumeaux. Jeremiah, dont les doigts bougeaient nerveusement et qui semblait plus calme que jamais, et Carter. Vide de toute émotion. Comme s'il était très loin.
Et, cramponnée à la main de Jeremiah, Eva-Luna.
Le cœur d'Eden se serra à leur vue.
Ses cadets, ses petits anges qu'il avait appris à aimer et à détester en même temps, il allait les perdre.
Ou plutôt, ils allaient le perdre.
C'était ce à quoi il songeait lorsqu'il le servit un sourire hurlant que tout devrait normalement aller bien, mais que rien n'irait bien. Un sourire qui fit exploser le cœur d'Eva-Luna, qui s'échappa de l'emprise de Jeremiah pour se jeter sur Eden en pleurant, alors qu'il refermait ses bras sur elle. Et Eva-Luna s'effondra en sanglots, tremblant de tous ses membres, pendant qu'Eden la serrait contre lui plus fort qu'il ne l'avait jamais fait. Ses yeux étaient clos, retenant des larmes de rage, de culpabilité. Il allait la laisser, sa petite princesse. Pas toute seule, certes. Néanmoins il allait partir, l'abandonner, égoïstement.
Il déposa un baiser sur les boucles rousses d'Eva-Luna qui hurlait, sa voix étouffée contre la poitrine de son grand frère, maudissant le monde entier. Jusqu'à ce que sa gorge ne la fasse souffrir, jusqu'à ce que son souffle s'épuise et qu'elle n'aie plus que la force de pleurer.
Impuissant, Carter observait la scène. Il avait aussi envie d'aller étreindre Eden, une dernière fois, avant qu'il ne parte à jamais. Et c'était horrible de songer que c'était la dernière fois qu'il voyait ses yeux fatigués, sa tignasse brune désordonnée, ce sourire mutin qui l'avait bercé toute son enfance, ses grandes mains de bassiste, ses tatouages si particuliers que Carter n'aimait pas. Qu'il entendait sa voix souriante en permanence, et pourtant rocailleuse à force de trop fumer, de trop chanter. Qu'il ne pourrait plus l'emmerder tandis qu'il jouait guitare ou basse, qu'il ne pourrait plus lui demander de chanter avec son groupe pour la soirée d'anniversaire de Jeremiah et lui, qu'il ne l'emmerderait plus jamais, ne lui sortirait plus de blagues stupides et inutiles. Plus jamais. Il n'avait plus qu'une heure, peut-être un peu moins, une heure ou il pourrait voir son frère.
Et s'en rendant compte, Carter eût un vertige. Il s'accrocha au poignet de Jeremiah à ses côtés, autant pour le soutenir que pour être soutenu.
Il se mordit la lèvre, dans le silence, brisé de pleurs.
C'EST LE RPG DE LA JOIE YOUHOUH !