Ce lundi-là, Robin ne s'était pas rendu à l'heure à son travail. Parce qu'il avait fumé une cigarette, et par conséquent loupé son métro, loupé son bus, loupé le premier bateau pour l'île et avait alors du se rabattre sur celui ouvert pour les visiteurs. Quelle matinée de merde.
Pourtant, le professeur Jensen lui avait ordonné d'être à l'heure, bien réveillé, bien préparé, prêt à assister à le plus belle avancée scientifique de l'histoire. Que les morts reviennent à la vie. Jensen était persuadé d'y arriver. Robin était persuadé qu'il avait trop lu Frankenstein. Même si Frankenstein ne revenait pas à la vie, mais peu importe, Robin s'en contrefichait de ce qu'avait pu lire Jensen. Il l'avait toujours trouvé l'air complètement fou. Encore plus maintenant.
En plus, il était censé aller rendre visite à Primrose dès la première heure mais à cause de cette foutue cigarette qui l'avait fait louper son métro, louper son bus, louper le premier bateau pour l'île, il n'avait pas pu y aller. Robin soupira. Le jeun homme déchargea sa valise, tentant de ne la faire rouler sur le pied de personne, avant de se mettre à marcher en sortant une sucette de sa poche. Il soupira, grognant encore une fois contre l'absence de taxis sur cette île, puisqu'il allait encore devoir marcher pendant de longues minutes sous le soleil brûlant avant d'atteindre son lieu de travail.
Et ça, c'était peut-être la chose la plus chiante dans le fait d'être l'assistant du scientifique fou Marcus Jensen.
Selena s'était enfermée dans sa chambre, roulée en boule contre le mur, se balançant d'avant en arrière. Elle avait un mauvais pressentiment. Un très mauvais pressentiment. Elle ne voulait pas que ce jour se passe, elle voulait arrêter le temps, immédiatement. Elle voulait revenir en arrière, la veille ou tout allait bien pour elle, ou elle était tranquille dans cet hôpital, attendant la venue de Charlie le lendemain, ce qui la rendait radieuse, heureuse, et surtout calme. Elle parlait aux médecins et infirmière de Charlie, d'à quel point il était beau et gentil et merveilleux et ainsi de suite, jusqu'à finir par parler seule dans sa chambre, parler à Dieu, parler aux touts-puissants pour que le temps passe plus vite.
Maintenant, il y avait les infirmières inquiète derrière sa porte, parce que Selena avait peur.
Elle voulait remonter le temps. Elle voulait rester là, rester dans sa chambre close, sur son lit, à avoir peur pour rien.
Juste rester ainsi.
Loin des autres.
Eden n'avait pas dormi de la nuit.
Comment dormir sa dernière nuit ?
Comment pouvait-il se permettre de dormir paisiblement, alors qu'il allait mourir ?
Il aurait pensé être effrayé ce jour-là, hurler contre tous, contre le monde entier, hurler à l'injustice, mais non.
Il était étrangement calme.
Il avait passé la nuit à observer le plafond, rêvant d'une liberté, s'envolant loin de sa geôle, loin de tout, revenant dans la petite maison pas trop loin de la ville ou il avait grandi.
Elijah qui lui apprenait à jouer au football, le ballon qu'il lui avait malencontreusement envoyé dans la tête, les repas et goûter d'anniversaire du plus âgé ou Eden pleurait lorsqu'il l'écartait pour rester avec ses amis. Les marches jusqu'à l'arrêt de bus avec un cartable trop grand sur les épaules, et son frère qui finissait par lui porter, agacé de l'entendre geindre et aussi peut-être, un peu, parce qu'il l'aimait. Les rires, la complicité avec son grand frère qu'il aimait plus que tout. Puis les babillements des jumeaux, leurs pleurs la nuit, leurs horribles farces et jeux auxquels Eden participait, les farces pour Elijah lorsqu'il révisait ses examens et que les plus jeunes ne comprenaient pas. Les rires dans le jardin, les repas en famille ou tout le monde était bien. La naissance d'Eva-Luna, petite princesse dans leur monde que tout le monde aimait, que tout le monde voulait protéger. Le jour ou Eden l'avait fait tomber et s'en était voulu, ce encore à ce jour. La foi ou il avait failli frapper un garçon qui s'était moqué de sa sœur à l'école, et Elijah qui l'en empêchait. Le sourire d'Eva-Luna devant les imbécilités des jumeaux, le soupir un peu agacé, et un peu amusé d'Elijah. Tout ça, tous les bons moments.
Les engueulades aussi de leurs parents, les hurlements de sa mère lorsqu'elle l'avait trouvé au lit avec un "ami" la fugue de quelques jours avant de revenir complètement déboussolé. La drogue, l'odeur de la cigarette avant qu'Eva-Luna ne rentre dans sa chambre en voulant jouer à la poupée, les hurlements des parents lorsqu'ils recevaient son bulletin catastrophique, lorsque sa mère pleurait de désespoir concernant son avenir, qu'Elijah l'engueulait pour ça, que Carter et Jeremiah tentaient de détendre l'atmosphère aux côtés d'Eva-Luna muette comme une tombe.
Tout ça.
Tout son passé, tous ces bons moments perdus à jamais.
Eden posa une main sur ses yeux, un sourire amer aux lèvres. Il voulait rire, rire et hurler jusqu'à ce que sa voix ne se brise à jamais. Il voulait retourner dans le passé, loin, loin du massacre, loin de ces désormais morts qui l'avaient obligé à tuer, loin de sa folie, loin de la haine qu'il portait ce jour-là à ses parents, loin de son envie de tout changer, de tout envoyer promener. Il regrettait, il regrettait tellement.
Pour ses frères, pour sa sœur, ses parents.
Il avait envie de hurler, mais son calme l'en empêchait.
Il se contentait d'attendre la mort.
Eva-Luna avait toujours eu le mal de mer. Toujours.
Mais ce jour là encore plus.
Elle ne pouvait pas s'empêcher de laisser des perles salées tracer des sillons sur ses joues, ballottée par la mer.
D'habitude, la descente d'un bateau était toujours un soulagement pour elle.
Ce jour-là, elle aurait préféré que la traversée dure des jours encore.
Elle ne voulait pas descendre, elle ne voulait pas aller sur cette île, elle ne voulait pas voir Eden.
Pas ce jour-là.
Pas pour la dernière fois.
Lorsqu'elle mit pied à terre, Eva-Luna fut prise d'un haut le coeur. Elle ferma les yeux, serrant le poing, tremblant de tous ses membres. Et ne cessa qu'en sentant la main de Carter sur son épaule. Elle leva les yeux vers son frère, qui souriant sans joie.
" - Ca ira Luna.
Et elle hocha la tête, mais Carter savait qu'au fond d'elle, non, ça n'irait pas. Eva-Luna ne pourrait pas supporter de perdre Eden.
Et lui non plus.
Carter prit la main de sa petite soeur dans la sienne, et tout deux commencèrent à avancer, le pas traînant et lourd. En temps normal, Carter aurait sans doute sorti une blague quelconque pour détendre l'atmosphère, mais ce jour-là, il ne pouvait pas. Il en était incapable. Rire alors que son grand frère allait mourir n'était pas envisageable, juste impossible, et il avait envie d'aller frapper tous ces gens, tous leurs sourires idiots et leurs rires, leurs blagues, leurs vies de gens heureux comme il l'était lui-même trois ans plus tôt, avant qu'Eden ne soit arrêté.
Ce jour là, pour lui, personne ne pouvait sourire. Absolument personne.