CHRISTA
Christa Dawson lissa les pans de son tee-shirt, se leva de la chaise d'où elle était assise, avant de sortir de la salle, suivant la marée d'étudiant qui fuyait les cours. Elle avançait, songeuse, au détour des couloirs en compagnie de ses amis auxquels elle ne daignait pas prêter attention : elle était bien trop préoccupée.
La jeune héritière avisa ses mains aux ongles et peaux rongés jusqu'aux sangs, secoua la tête. Ses boucles blondes épousèrent délicatement son visage, dont les traits habituellement frais et dynamiques étaient tirés et fatigués. Christa ne dormait plus. Ses nuits étaient hantées par les souvenirs de la semaine passée, et la jeune fille était incapable de s'endormir sous peine de cauchemars qui la terrorisaient. Christa se souvenait de tout ce qui s'était passé dans les moindres détails, pour son plus grand malheur. Rentrée chez elle, elle s'était enfermée dans sa chambre, trop grande, trop vide, et avait versé toutes les larmes de son corps.
Elle avait peur. Elle avait eu peur lorsque les images de la destruction de la statue lui étaient parvenues, elle avait eu peur lorsque ses parents l'avaient retrouvée, elle avait eu peur lorsque son père l'avait prise dans ses bras en lui promettant que tout irait bien. Maintenant, elle avait peur à chaque pas qu'elle faisait, dehors, dans son école, dans l'enceinte même de leur demeure. Elle ne se sentait en sécurité plus nulle part. Elle savait que les rebelle n'étaient encore qu'un mouvement ridicule, mais un mouvement qui prenait de l'ampleur, peu à peu. Ou du moins qui en prendrait. Elle le savait, elle en était sûre. C'était comme une intuition, un pressentiment étrange qui la poussait à croire que tout cela arriverait. Et elle en avait peur.
Christa ne releva les yeux que lorsqu'elle sentit quelqu'un entrer en collision avec elle : et, elle avait beau marcher lentement, la jeun fille se retrouva projetée en arrière, et se retrouva soudainement à terre. Elle ferma les yeux aux choc, se recroquevilla sur elle-même.
« – Christa ! Tu vas bien ? »
Une foule se forma soudainement autour d'eux, alors qu'elle sentait les bras du garçon qui l'avait percuté – Arturo, sans doute le garçon le plus parfait du lycée – la secouer doucement devant son manque de réaction. Christa releva soudainement les yeux, effrayée, ses cheveux indomptés devant son visage. Elle planta ses yeux dans ceux d'Arturo, hocha la tête, se releva en vitesse et après avoir baragouiné quelques excuses, s'enfuit dans le couloir. Marchant tout d'abord, dès qu'elle se sût seule, Christa commença à courir, dévalant les escaliers, pour se jeter dehors. Elle se mît à courir, loin de son école, loin des autres, loin de tout. Elle ne songeait qu'à courir loin, très loin et très vite. Oublier, remontrer le temps, elle ne savait pas réellement, et elle s'en foutait. Vraiment. Christa commença à déambuler dans les rues, et, cette fois, elle était tant concentrée sur sa respiration qu'elle en oubliait sa peur. Elle se sentait étrangement bien.
Toutefois, passé un moment, la force de Christa commença à s'effacer, peu à peu, et l'adolescente se trouva, perdue dans l'overtown. Christa se mordit la lèvre, songeant qu'elle avait sans aucun doute fait quelque chose de mal.
Mais au fond elle s'en moquait.
Elle se sentait bien là.
Elle avait envie de partir, loin, tellement loin.
Alors, Christa prit une profonde inspiration, et repris sa marche.
Elle allait partir, loin, pour un temps.
GAÏA
Les ordres claquèrent dans l'air, le torchon vola, la main de Gaïa se referma dessus vivement, avant de le lancer sur son épaule. La jeune femme soupira, blasée au possible, et se traîna jusqu'en cuisines pour replacer le torchon à sa place.
« – Tout va bien Gaïa ?
– Ouais, super, soupira-t-elle. J'suis exténuée. »
Le rire d'Emma lui arracha un sourire, alors qu'elle se laissait tomber sur une chaise, s'emparait de l'élastique autour de son poignet, et par la suite attacha sa crinière qui avait décidé que ce jour était celui de sa libération. Gaïa n'était pas de cet avis.
« – Tu m'as l'air déprimée en ce moment, tu es vraiment certaine que tout va bien ?
– J'suis crevée j'te dis. Entre l'hôtel, le restau', ma famille... et c'qui s'passe en c'moment, j'ai pas l'temps de m'reposer.
– Oh... tu parles de la révolte ? »
Les yeux verts d'Emma se posèrent sur les assiettes sales, et Gaïa sentit bien l’inquiétude de la jeune femme.
« – T'inquiètes pas Emma. Ils passeront jamais.
– Je n'en suis pas si sûre tu sais...
– On a pas eu d’emmerdes. T'façon, on s'ra pas touchés. Les under s'en foutent d'nous. On est comme eux. I'veulent juste buter les over. C'tout. Plus d'over et under, c'tout, nous ils nous prendront en pitié.
– Peut-être mais...
– T'en fais pas. »
Gaïa soupira. Tout ce bordel commençait à la gonfler, toutes leurs conneries à propos des révoltes des undertowniens. Pas qu'elle en aie réellement quelque chose à faire, elle n'avait pas grand chose à craindre dans tous les cas – dans le pire d'entre eux, elle irait vivre sous l'eau. Mais tout son entourage était préoccupé, aussi la jeune femme se donnait la peine de se renseigner quelque peu. Elle soupira, avant de se redresser, s'étirer et après avoir souris à Emma, passa la porte qui la menait dans la salle du restaurant.
La jeune femme prit la commande de l'une des tables puis se hâta d'aller en servir une autre, avant de retourner derrière le comptoir, repoussant les lourdeaux qui tentaient de mauvaises techniques de drague, répondant aux commandes des clients. Elle en avait déjà marre et ce n'était que le premier service. Gaïa soupira, puis leva les yeux lorsqu'elle entendit la porte s'entrouvrir. D'un pas las, elle se dirigea avec un faux sourire vers les personnes qui arrivaient.
Intérieurement, elle n'en pouvait déjà plus. Mais elle s'obligea à sourire, lança un « bonjour » joyeux, songeant à son lit qui l'attendait.
(hésitez pas à venir squatter les n'enfants fufu)
EDEN
La fumée de sa cigarette s'éleva dans l'air, une dernière fois avant qu'Eden n'écrase son mégot dans le cendrier déjà rempli de cigarettes sur le comptoir. Il soupira, but une gorgée de son verre avant de laisser son visage retomber mollement sur son bras, observant l'intérieur désespérément vide du bar ou il s'était établi pour la soirée. Pas une seule demoiselle en vue, et donc, pas de toit pour la nuit. Eden soupira : quelle semaine de merde.
Il secoua la tête, des bribes de souvenirs semblant désirer faire une place dans son crâne. Le réveil de cette soirée, notamment, l'incompréhension et la rage qui en avait découlé. Plus jamais, jamais, il ne voulait voir ce type en face de lui. Eden serra son verre dans sa main, ferma les yeux, avant de pousser un long soupir.
Finalement, peut-être aurait-il encore mieux valu qu'il reste enfermé. Mais en même temps, la liberté n'avait pas de prix pour lui. C'était parfaitement stupide, mais pour lui, le simple fait de marcher dans la rue ressemblait à une délivrance. Eden soupira, posa ses deux mains sur le comptoir, détaillant avec attention les tatouages de ses bras, devinant par endroits brûlures et cicatrices. Il les redessina du pouce, avant de se décider à terminer son verre et, fila sans un mot.
Eden planta ses mains dans ses poches, avançant en tâchant de faire attention aux gens autour de lui, tout en étant perdu dans ses pensées. Dans son crâne, des milliers de choses s'affrontaient allant de réflexion philosophiques pour le moins étranges à souvenirs quelconques de moments stupides. Tout cela ne prit fin que lorsqu'il se rendit compte qu'à force d'errer ainsi, le jeune homme s'était retrouvé dans le quartier de son enfance.
Non loin de la ruelle.
Un frisson secoua son échine, tandis qu'il se dirigeait, sans réellement en avoir conscience, il se rendait dans la ruelle. Comme si ses pas le portaient, il se retrouva face au grand mur qui l'avait hanté, si souvent. Eden s'adossa à la paroi d'en face, s'y laissa glisser, se retrouvant assis par terre, sous la chaleur écrasante. Un sourire amer étira ses lèvres tandis qu'il inspectait le mur blanc.
Il avait l'impression de remonter sept années en arrière – il voyait encore les yeux verts.
Affalé contre le mur, il se laissa ainsi attendre un long moment. C'était comme si, sous ses yeux bleus, la scène revivait, comme s'il n'était pas mort, ce jour là, comme si son enfer n'avait jamais commencé.
Puis, soudainement, Eden se surprit à penser à ce qu'aurait été sa vie si ce jour là, il n'avait pas été attiré dans cette rue. Si elle n'avait pas existé.
Peut-être au fond, que tout aurait été mieux.











