
Le vent soufflait doucement, emmêlant les longs cheveux de Gil. Assise sur le grand mât, pieds emmêlés dans les filets, elle passa ses longs doigts dans ses cheveux bruns, retirant les folles mèches qui dansaient devant son visage. Sa tignasse brune commençait à graisser. Un soupir franchit les lèvres de la jeune fille à cette idée, qui fût vite balayée par la vision enchanteresse qui s'offrait devant elle.
Ce n'était pas une île. Définitivement pas. Les terres paraissaient s'étendre à perte de vue, fourmillant de vie, de détails, de personnes. Verdure et vestiges devaient sans doute se côtoyer, artefacts de cette civilisation disparue depuis si longtemps. Le cœur de Gil battait à tout rompre. Elle semblait retomber en enfance, lorsqu'elle était si heureuse de découvrir toutes ces nouvelles sensations. Gil sourit, et ferma un instant les yeux, laissant l'air de la mer la bercer, paisiblement. Mais ne plus bouger une seule seconde était déjà trop pour cette éternelle enfant, laquelle, surexcitée, se jeta dans les filets permettant de monter au mat, se laissant tomber de mailles en mailles.
Elle arriva bien vite en bas, et, s'empêchant de courir pour ne pas agacer le second ou capitaine, voguant au travers des mousses qui s’affairaient à préparer l'amarrage, se hâta de se rendre à la proue du navire, s'élançant sur le beaupré. La jeune fille s'y assit, laissant pendre ses longues et fines jambes dans le vide, prête à observer l'accostage. Cette fois-ci, Gil n'aidait pas : elle avait parié sa place à l'avant du bateau contre Altaïr. Ce dernier ayant perdu, il avait été obligé d'aider les autres marins à accoster le bateau, ce à la place de Gil. La jeune femme pouvait donc assister à cette découverte de nouvelle terre, tandis qu'ils se rapprochaient de plus en plus du port. Pour l'occasion, tous s'étaient grimés en honnêtes marins, ne souhaitant que la joie et le bonheur d'autrui. Bien sûr.
Gil ne tenait plus en place. Lorsqu'ils furent tout près du port, elle se laissa glisser le long du beaupré, jeta un regard en coin à Altaïr qui n'avait pas encore chuté de la journée, record pour le moins incroyable, prête à découvrir ce marché et cet endroit incroyable. L'affluence de tant de gens éveillait en elle une étrange nostalgie, celle des anciens jours, sur son île d'enfance, ou elle déambulait dans les rues, courant jusqu'à ses terrains de jeux favoris.
Aujourd'hui, Gil en avait un nouveau.
La jeune femme prévint Altaïr qu'elle allait faire un tour sur le port, pressée de retrouver la terre ferme. Ce fût en arborant un air froid et distant qu'elle mit pied à terre, tachant d'arpenter au mieux l'endroit, de découvrir le plus de choses possibles, qu'il s'agisse de choses pour elle ou pour son équipage. Au bout de plusieurs minutes à marcher et à entendre quelque bribes de conversations de part et d'autres, Gil gagna l'endroit le plus bondé du port, ou les conversations allaient bon train. Gil s'amusait à dévisager les gens, et ce fût sa principale activité, sans compter le charmant jeu qu'était éviter les gens lui fonçant dessus dans l'agitation, jusqu'à ce que quelques mots ne retiennent son attention.
La jeune fille tendit l'oreille : les fragments d’informations qu'elle avait pu glaner piquèrent sa curiosité, mais Gil ne parvenait pas à réellement comprendre ce que les gens disaient. Non loin d'elle, un homme éclata d'un rire gras, auquel Gil prêta discrètement attention. L'homme était petit, rabougri, dans la soixantaine, portant une légère barbe blanche.
« – Des conneries tout ça ! Pense-tu qu'une sirène se laisserait attraper si facilement ? Ce n'est qu'une invention de pauvre mioches en mal d'histoires fantasques !
– Mais, rétorqua un plus jeune et grand garçon, et s'ils avaient vraiment capturé une sirène ?
– Tu penses bien qu'ils en auraient fait une tonne ! J'suis certain qu'ils auraient fait payer l'entrée, l'auraient hurlé sur tous les toits s'ils en avaient vu la moindre. Non, tout ça sont des foutaises, y'a pas la moindre sirène sur c'rafiot. »
Le plus jeune laissa son regard couler un instant sur un grand bateau non loin de là, avant de se faire harponner par le plus vieux, le sommant de le suivre. Les yeux de Gil dérivèrent vers le navire, un instant rêveurs, la seconde d'après déterminée. Un fin sourire étira ses lèvres, tandis que son visage prenait cette expression si satisfaite lorsque Gil avait une idée.
« – Une sirène hein... »
Après avoir observé le navire quelque instants, Gil se tourna vers Altaïr.
« – T'imagines la tête du capitaine si on lui ramenait une sirène ? glissa-t-elle à voix basse. Ce serait la gloire assurée avec une telle bête ! »
Son sourire mourut sur ses lèvres, mais les yeux de la jeune femme brillaient toujours.

Les yeux de Kellan papillonnèrent. La lumière du soleil agressait ses yeux, péniblement, tandis que ses muscles endoloris s'éveillaient un à uns pour répandre dans son être une douleur étrange. Kellan agita les doigts, soupira avant que ses yeux bruns vert ne s'ouvrent définitivement, lui tirant un grognement.
Son dos lui faisait souffrir le martyr. Il voulut étendre ses jambes, malheureusement pour lui l'effervescence du port ne lui permit pas de trop bouger. Affalé au coin d'un vieux mur, le jeune homme retint un juron tandis que péniblement, il se levait, étirant précautionneusement ses pauvres muscles douloureux. Il passa la main dans ses cheveux d'un roux flamboyant, tandis que toute les pièces du puzzle de la veille s'assemblaient dans son crâne. Il étouffa un bâillement, s'adossa à son mur.
Cela faisait deux jours qu'il dormait dans les rues humides. En soi rien de bien problématique, mais l'absence de nourriture, et par dessus tout d'eau, commençait à se faire sentir : Kellan était assoiffé. Lui, si habitué au climat de son île glaciale, supportait très peu la chaleur du sud. Sans parler des hommes qui vagabondaient partout : lui était un ermite. Il détestait les êtres humains, détestait devoir leur parler et haïssait plus que tout se retrouver dans une foule. Manque de chance, il s'était endormi au mauvais endroit.
Mais pourquoi diable s'était-il embarqué dans cette aventure... pourquoi diable avait-il quitté Mizu...
Certes, son île n'était pas la meilleure des îles, ni même un paradis, bien au contraire. Mais le jeune homme s'y sentait comme chez lui au moins. Ici, rien ne lui était familier. Ni les bateaux sur le port, ni les gens marchant autour de lui, ni les manières de parler, ni même les comportements des gens. Tout était différent, et tout cela lui donnait la nausée.
Finalement il aurait dû rester sur Mizu.
Mais Mizu, c'était aussi son passé, ce passé avec lequel il avait juré de rompre tout liens, se lançant dans une nouvelle vie sur ce nouveau continent. Il ne pouvait pas y retourner, et par dessus tout, il ne pouvait pas lui manquer. Certainement pas.
Kellan s'étira, secoua la tête, avant de se mêler à la foule. Fini de se morfondre songeait-il, après tout, il était ici pour démarrer quelque chose de nouveau, il était ici pour une nouvelle vie. Ce n'était pas en broyant du noir qu'il finirait par y parvenir, ce n'était pas en broyant du noir qu'il obtiendrait ce qu'il cherchait. Non. S'il voulait vraiment obtenir tout cela, il devait se bouger.
Déterminé, mais sans néanmoins une seule idée en tête, le jeune homme commença à arpenter les alentours, avec pour premier objectif, celui de trouver à boire. Regardant dans tous les sens, sans oser demander à quelqu'un, il recherchait, s'agitant péniblement, la moindre goutte d'eau qui ne fût pas celle de la mer.
Puisque, définitivement, il avait soif.