
Lisbeth - "La dame d'acier"
Née d'une erreur de calcul d'un ministre vénal et une ambassadrice malhonnête de la Capitale qui étaient pourtant réputés pour leur clairvoyance dans l'avenir, Lisbeth était vouée à une grande carrière politique. Élevée dans une famille aux principes spartiates par un père occupé et sévère ainsi qu'une mère sèche et peu aimante, Lisbeth cultiva dès le plus jeune âge les valeurs qu'elle héritait des deux caractères corrompus de ses parents : petite fille, elle grandit dans une sphère d'égoïsme, d'individualité et de privilèges. Ce caractère forgé dans des principes qui étaient en cohésion avec ceux de la Capitale, prit rapidement l'assurance nécessaire qui lui permit de commencer une fulgurante ascension dans les milieux politiques. Parlant peu, écoutant beaucoup, Lisbeth joua rapidement les éminences grises aux sommets les plus culminants de la société, et sa tête bien faite réceptionnait, collectait, traitait et mémorisait les informations les plus brûlantes de la capitale. Pourtant, elle ne faisait pas grand chose qui aille en la faveur de ces confessions souvent dangereuses, qu'elles concernent la politique elle-même ou plus largement les hommes politiques en dehors de leur activité, et ces confidences arrivaient d'elles-mêmes à elle. Peut-être sa candeur apparente, sa tendance à parler peu et à être attentive au monde qui l'entourait encouragèrent-elles les hommes et les femmes les plus puissants à lui ouvrir les portes de leur cercle. D'un caractère égal en toutes circonstances, peu bavarde et très pragmatique, Lisbeth envoyait d'elle une image qui plaisait aux influents de ce monde.
À vingt ans à peine, la jeune femme cheminait déjà dans sa vie toute tracée devant elle.
Cette construction lente de femme terrible et glaciale qu'elle était en train de devenir, et qui suivait un schéma de prérequis qu'avaient emprunté toutes les grandes figures politiques de la Capitale, aurait apparemment pu se poursuivre bien longtemps.
Mais le destin, auquel elle n'avait jamais adressé aucun crédit et sur lequel elle crachait depuis l'enfance - «le succès n'est le fruit que du labeur» comme lui avait tant répété son père- en décida autrement.
Sa vie prit la direction opposée à celle qu'elle s'était promis de suivre depuis ses plus jeunes jours lors d'une visite sur l'une des îles à l'aube de ô si grande carrière politique.
Les révoltes dans les archipels étaient rares car très sévèrement réprimées par l'armée, mais certaines firent figure d'Histoire de par leur leur violence, leur rapidité et les flots de sang qu'elles déversèrent. Lisbeth, en déplacement politique, menait sa campagne d'une poigne de fer, et visitait l'ambassade de Kogo, quand le bâtiment fut pris d'assaut par un groupe de dissidents. Un de ses assistants se jeta sur elle et la plaqua au sol dans une vaine tentative de la mettre à l'abri mais il était trop tard ; avant même de comprendre ce qui était en train d'arriver, Lisbeth fut englouti par l'explosion, les débris et les flammes.
Quand elle s'était réveillée, elle avait été rapatriée dans un hôpital de la Capitale. Il n'y avait personne à côté de son lit, personne pour l'accueillir à son réveil, personne pour s'enquérir de son état, si ce n'était les machines et les incubateurs. Tout son corps était si pétri par la douleur et ankylosé par son immobilité et les antalgiques qu'elle mit énormément de temps avant de comprendre ce qui lui arrivait.
Ses deux jambes, sûrement broyées par l'attentat, avaient été amputées. La surprise fut si énorme, qu'elle hurla à pleins poumons, et toutes les machines autour d'elle s'affolèrent.
Les médecins qui accoururent parlaient d'un cas désespéré, ses parents qui passèrent en coup de vent, de la sélection naturelle. Incapable de marcher, son image atteinte et entachée, sa carrière avortée,-, ils lui tournèrent le dos.
Lisbeth resta de longues semaines à l'hôpital. Ils ne vinrent la voir que deux fois. La première après qu'elle se soit réveillée, la deuxième par simple volonté de nourrir le rôle de parents aimants et soucieux que leur avaient relégué les médias, qui s'étaient enquis de l'affaire.
Lisbeth était seule. Elle était terriblement seule, car malgré sa grande réputation dans les hautes sphères de la société, son rôle d'éminence grise ne lui avait attiré que des liens intéressés, et son caractère hermétique et glacial n'avait fait qu'empirer cette inimitié qu'elle inspirait à tous ceux qui avaient essayé de sincèrement sympathiser avec elle.
Elle vécut excessivement mal cet isolement dans cette chambre froide d'hôpital, l'abandon de ses parents et l'idée terrible qui lui terrassait l'esprit, celle qui lui soufflait que sa vie était terminée.
Lisbeth fut entamée pendant cette période d'un grand bout de sa patience légendaire, car, trahie, elle décida de se venger impulsivement de ses parents.
Elle accepta enfin de recevoir un journaliste dans sa chambre, et lui raconta toutes les affaires et manigances troubles de ses parents. Elle ne leur épargna rien, et toutes leurs pratiques scabreuses et malhonnêtes se retrouvèrent exposées au grand jour, ce qui provoqua un énorme scandale.
Furieux, ses parents prétextèrent qu'elle était folle depuis toujours, et la firent jeter dans un asile psychiatrique avec la complicité de médecins grassement payés. Le scandale peinait pourtant à être étouffé, et Lisbeth dépérissait dans un milieu où la folie et les cris étaient monnaie courante.
Elle resta enfermée près de trois ans, et quand elle sortit enfin, elle était incapable de savoir si elle n'était pas plus folle qu'avant. Mais quoiqu'il en était, elle était mue par une volonté nouvelle : elle allait se reconstruire des jambes.
Ses parents l'ayant reniée, Lisbeth se retrouva seule à nouveau, mais elle était loin d'être déterminée à finir sa vie en fauteuil roulant. Elle quitta la Capitale pour partir à Kogo, la vie où sa vie semblait s'être terminée mais où elle ferait face au premier jour du reste de sa vie. Elle s'engagea auprès d'un maître mécanicien -qui étaient nombreux sur l'île- pour apprendre les bases du métier. Elle travailla d'arrache-pied de son propre côté pour développer des mécanismes nouveaux pour remplacer des membres amputés. Après plusieurs années de dur labeur, ses efforts payèrent : Lisbeth se pourvut elle-même de nouvelles prothèses de jambes à la pointe de la technologie, et était dès lors habitée par une toute nouvelle vocation : équiper les amputés qui le voulaient à travers le continent.
Son travail fut assez rapidement reconnu, et l'armée même entendit parler d'elle sous le nom de la «Dame d'Acier» ou encore même «Espérance»

Bien heureux vous qui pleurez maintenant car vous serez dans la joie
Bien heureux serez-vous si les autres vous haïssent, s'ils vous frappent d'exclusion
Bien heureux serez-vous si les autres vous haïssent, s'ils vous frappent d'exclusion
et tressaillez d'allégresse
car votre récompense
sera grande dans le ciel
car votre récompense
sera grande dans le ciel






