Kaleb avait donc suivi la fille jusqu'à la tente de son fameux cousin, sans comprendre un traitre mot de ce qu'on essayait de lui expliquer (à vrai dire, il était occupé à préparer son évasion). Le garçon en question lui avait gentiment refilé des fringues, et Kaleb ne pouvait s'empêcher de se dire que c'était quand même un poil chelou (sans trouver la foi de répliquer, dans la mesure où il ne se sentait pas trop d'attaques à créer un débat sur le pantalon beige moche qu'on venait de lui donner). Ce qu'il ne pigeait pas, c'était le pourquoi du comment on voulait lui passer des sous-vêtements (enfin y'avait pas le logo de l'armée de l'Arch dessus non plus, quoi), mais ça aussi, il jugea bon de ne pas le remettre en question.
Hormis ces questionnements utiles sur la vie, Kaleb dut quand même se faire à l'évidence : le garçon qui lui faisait face ne semblait pas vraiment avoir en tête de le tuer. Son regard dériva seulement sur Hortensia, lorsqu'elle lui donna les affaires d'un geste désinvolte. Kaleb nota alors qu'elle, au contraire, semblait parfaitement capable de lui enfoncer un poignard dans le dos, au moindre moment. Il ne savait pas trop pourquoi, à vrai dire, mais cette fille ne lui inspirait pas confiance (pas qu'il avait peur, hein, pas du tout même, enfin voilà, enfin un peu peut-être.).
Bref.
Hortensia le traîna littéralement en direction d'un lac, à l'extérieur du camp (Kaleb n'était pas trop sûr quant à l'idée d'aller se balader dans une forêt probablement toujours radioactive, mais il n'en était de toute façon plus à cela près), et ce fut après quelques dizaines de secondes, qu'ils arrivèrent enfin devant le dit-lac.
Du reste, Kaleb ne retenu que le "tête d'abruti". Et puis les réflexions sur sa veste, aussi. Mais ils avaient quoi, tous, contre sa pauvre veste ? Elle était jolie, sa veste.
Kaleb soupira. D'un air blasé. En réalité, il trouvait cette situation complètement dérangeante, mais il n'allait quand même pas se mettre à réfléchir à ses états-d'âmes. Puis c'était pas une question d'états d'âme : il comprenait juste rien. Et cette fille avait un truc de franchement terrifiant. Enfin juste un peu. Pas plus que cela.
Kaleb eut un tic agacé. Cette situation était gênante. Il était gên... Embêté. Il était embêté.
- Je te regarde pas comme si... Commença Kaleb, avant de renoncer.
Non. Il ne partirait pas dans un débat. Pas maintenant. Pas après s'être tapé un trajet en vaisseau spatial de l'Arch jusqu'à la Terre (et en chute libre). Surtout pas devant un lac, à deux doigts de se foutre à poil et de se donner en spectacle à une inconnue. Enfin pas que ça le dérangeait. Enfin si, mais c'était juste que voilà. De toute façon, il n'avait pas le choix. Roh et puis merde.
- Elle est bien ma veste, Trouva-t-il bon de lancer, en entreprenant de poser ses affaires à côté, pour reporter son attention sur elle. En même temps, elle le fixait avec un air bizarre. Ou alors c'était lui qui avait un souci. Mais enfin voilà : LA SITUATION ÉTAIT ÉTRANGE. Et puis sérieux, je viens d'arriver, vous avez pas autre chose à me faire foutre que de m'obliger à porter des vêtements complètement moches et dégue... Il s'arrêta, en se rappelant qu'il parlait du cousin de truc. Truc. Elle s'appelait comment déjà ? Oh merde. S'il y avait bien une chose qui était gênante, c'était qu'il ne se souvenait plus de son prénom. Comment il ferait pour l'appeler, s'il se souvenait plus de son prénom ? Kaleb se redressa, et entreprit d'arrêter de porter une expression complètement apeurée (dans la mesure du possible). Enfin, c'est pas ce que je voulais dire, tu sais... Il est joli ce pantalon... Mais parfois, c'est bien d'avoir une touche un peu personnelle sur ses vêtements, quand on... Il voulut terminer sa phrase, mais un claquement brutal se fit entendre, à une dizaine de mètres. Puis plusieurs d'un coup. Kaleb ne put s'empêcher de sursauter comme un malade, et par reflex, il sortit son arme... Pour capter que c'était con, et qu'il était sensé la cacher.
Merde.
Le bruit retentit à nouveau, plusieurs fois, suivit d'éclats de voix stridents. Kaleb n'attendit pas plus longtemps, pour faire signe à la petite brune de se rapprocher de lui en silence. Parce qu'il savait reconnaître ce bruit entre mille, et qu'il s'agissait là bien de coups de feu.
Le regard rivé sur ce qui leur faisait face, Sevastyan avançait, sourire aux lèvres, arme en main. Ils étaient une vingtaine. Une vingtaine à avoir survécu à l'extérieur, et une vingtaine à se diriger vers le campement, tous armés jusqu'aux dents. S'il y avait quelque chose que Sev n'avait pas oublié, des semaines qu'il avait passé de ce côté de la Terre, c'était bien le décor. Chaque parcelle de la forêt, qu'il connaissait absolument par cœur. Il avait pris un soin tout particulier à se souvenir du chemin en détail, afin de ne pas oublier qu'il avait encore une vengeance, à réaliser.
Et celle-ci approchait à grand pas.
Alors qu'ils approchaient des décombres de ce qui semblait avoir été un deuxième convoi envoyé depuis l'Arch, les éclats de voix et les ricanements s'élevaient doucement du groupe. Certains prirent carrément la peine de signaler leur présence, en tirant des coups de feu en l'air, et en déconnant sur le potentiel massacre qu'ils n'allaient pas tarder à réaliser. Sevastyan fronça les sourcils. Il leur avait dit, pourtant, qu'il ne s'agissait pas de faire la guerre avec les autres. Mais de parler. De négocier.
Pour sa part, il n'avait besoin que de voir une personne.
Après avoir passé des semaines dehors, il avait fini par planifier ces "retrouvailles". Sans compter le nombre de difficulté qui s'étaient mises sur leur chemin. Comme ils l'avaient prévu, la Terre n'était pas inhabitée. Et ils en avaient subi les conséquences, évidemment, par la faute de ceux qui n'avaient pas voulu entendre leurs conseils. Si Sevastyan avait voulu utiliser la force, ça n'avait pas été pour rien. Ils le savaient. Elle aussi. Néanmoins, le blond ne chercha pas à arrêter ceux qui l'entouraient, sans faire attention à la manière avec laquelle ils semblaient prendre la situation au sérieux. La plupart d'entre eux avaient subi l'enfermement, si ce n'était pas la quasi-totalité du groupe. Évidemment qu'avec le retour à la liberté, l'excitation prenait le dessus.
Il n'allait pas les empêcher de s'amuser un peu.
- Gardez votre énergie, c'est que le début. Lâcha-t-il, à l'intention de ceux qui s'amusaient bêtement avec leurs flingues. Il nota, sans mal, et dans l'habitude, le sang qui trônait sur la plupart de leurs vêtements. Aucun ne semblait avoir été épargné, par ce qui dormait dans la forêt. Lui non plus, et il savait que ce n'était pas terminé.
Son regard dériva sur la muraille qui entourait le camp. Personne ne semblait encore se trouver à l'extérieur : c'était évident, au vu du deuxième convoi qui venait probablement de débarquer. Sevastyan s'approcha, sans lâcher son fusil, imposant, comme tous les autres. Il savait qu'il était blessé. À vrai dire, il ressentait la douleur, mais préférait ne plus l'entendre. C'était ce qu'il avait dit aux autres. Si on le suivait, on acceptait ses lois. Et ces dernières refusaient les faibles.
Alors, leurs pas se firent plus pressés. Les coups de feu, et les éclats de rire, aussi. Et bientôt, ils entrèrent à l'intérieur du campement, découverts au grand jour, pour se retrouver face à leurs ennemis. Lorsqu'ils s'arrêtèrent, ce fut Sevastyan qui prit la parole. Il fit signe aux autres de ne pas le suivre, et prit la peine de faire un pas en avant, sans même cacher le sourire en coin qui dessinait ses lèvres. Il avait attendu ça trop longtemps.
- Je suppose que ce n'est pas vraiment une surprise, Sa voix s'éleva parmi les autres. Son sourire ne le quitta pas. Il ne fit pas attention à ceux qui lui faisaient face, trop obnubilé par ce qu'il avait à dire. Mais ne vous inquiétez pas, personne ne sera blessé si vous faites ce qu'on vous dit. Un long silence s'en suivit, silence durant lequel il entreprit, tout à fait calmement, de charger son arme, dans un claquement sourd. Apportez-moi Anastasia Kensley, et je ferai en sorte de pas détruire ce camp.