Anastasia était au milieu du camp quand un étonnant bourdonnement leur avait tous fait lever la tête : loin dans le ciel grossissait un point vibrant et fumant qui fonçait droit sur eux. Anastasia, bien qu'elle eut du mal à en croire ses yeux - la forêt avait été d'une immobilité effrayante depuis leur arrivée, un mois auparavant- appela tous les individus dans le camp et battit l'alarme pour qu'ils se rassemblent tous le plus loin possible du probable point d'impact. Au moment où l'énorme objet percuta la terre, toute la forêt sembla comme secouée avec force et vigueur et Anastasia faillit presque en perdre l'équilibre. Il y eut un moment où plus rien ni personne n'osa bouger. Tout le monde s'était instinctivement recroquevillé ou protégé le visage des bras. Quand Anastasia rouvrit les yeux, un épais nuage de fumée marron était toujours en suspension dans l'air, et elle pouvait entendre comme le son étouffé de gens qui toussaient, plusieurs mètres derrière la nuée de poussière.
Anastasia fut l'une des premières à bouger. Quand le reste du camp la vit se lever, elle sentit qu'ils recommençaient tous à bouger, voire à respirer normalement pour certains. La blondinette resserra sa longue queue de cheval avec force, comme pour se donner du courage, et sortit le Beretta qu'elle portait sans arrêt à la ceinture.
Se pourrait-il que l'Arche soit venus les chercher ? Malgré elle, son coeur s'affola. Mais elle se morigéna intérieurement, se battant contre ses espoirs dormants qui ne demandaient qu'à se réveiller, pour justement ne rien espérer. Leur voyage était un aller simple. Il était impossible qu'ils retournent un jour dans l'espace.
Tout en s'approchant elle chargea son revolver qu'elle serrait avec force. Un grand bruit de vapeur qui s'échappe puis un long grincement se firent entendre, leur indiquant probablement l'ouverture d'une éventuelle porte. L'impact de la lourde ouverture avec le sol fit à nouveau légèrement trembler la terre sous les pieds d'Anastasia qui se tendit.
-Qui que vous soyez, sortez les mains derrière la tête et alignez vous. Nous sommes armés, énonça-t-elle d'une voix claire.
Anastasia s'était durcie depuis la trahison de Sev, et qui que soient ces nouveaux arrivants, elle n'était pas déterminée à ce que l'ordre qu'elle avait difficilement établi s'en voit chamboulé.
Fred avait fermé les yeux dans les dernières minutes de leur chute, et s'était presque roulé en boule dans son siège au moment de l'impact, qui fut très violent. Toutes les lumières du vaisseaux s'éteignirent, les moteurs perdirent de leur puissance jusqu'à s'évanouir presque totalement. Le silence était total dans la carlingue de l'appareil, seulement entrecoupé de respirations haletantes et vaguement paniquées. Une voix féminine, ironique, s'éleva enfin à l'intérieur même du vaisseau :
-Nous sommes tous dans le même bateau maintenant! Quelle ironie !
Fred ne comprit pas vraiment ce qu'elle racontait, mais ne chercha pas vraiment plus loin, plutôt préoccupé par l'idée de quitter cette fichue carlingue cabossé avant de devenir claustrophobe. Il se dégagea donc de son siège et se fraya un passage jusqu'à la porte. Il tourna plusieurs poignées, appuya sur plusieurs boutons de façon hasardeuse et la machine émit un bruit étrange, comme un grand sifflement d'air, puis la porte sembla enfin se mouvoir. Quelques rais de lumière se faufilèrent à travers la légère ouverture, puis la massive porte tomba d'un coup. La première chose qui frappa Fred, ce fut la lumière. Chaude, fort aveuglante. Il n'avait jamais ressenti une telle clarté. Ses yeux, brûlés et éblouis par tant de luminosité, pleuraient à chaudes larmes. Aussi, il les ferma et huma avec délices cet air terrestre si nouveau pour tout son corps.
Son sentiment absurde de quiétude fut bientôt interrompu par une voix de femme, rauque et injonctive qui leur ordonnait de sortir les mains derrière la tête et de s'aligner, sans oublier de préciser qu'"ils" étaient armés. Vaguement confus, Fred jeta un regard à ses camarades de vaisseaux. Certains avaient déjà levés leurs bras derrière leurs têtes, aussi, malgré l'agacement qu'il ressentit de recevoir des ordres d'un individu inconnu à peine arrivé, Fred jugea raisonnable de s'exécuter pour le moment.
-On est de votre côté, on vient de l'Arche.
Fred avait reconnu un accent américain dans les mots qui leur avaient été aboyé par une jeune femme; aussi il en conclut qu'ils étaient les 100 premiers que l'Arche avait envoyé. Ils avaient survécu un mois entier dans cette Terre hostile ?
Fred s'aperçut que les particules de poussières se désépaississaient enfin, leur rendant une visibilité de plus en plus normal. Plissant les yeux, le jeune homme distingua une fille pas très grande avait les bras le long du corps, une arme dans chaque main, entourée de gens armés et prêts à bondir au moindre mouvement suspect.
-Combien vous êtes ? demanda la fille qui lui faisait face.
Il distinguait enfin son visage, maintenant. Creusé de fatigue, dur et crispé, les yeux alourdis par les cernes et les cheveux blonds hirsutes et sales. Il vit que tous étaient dans un état assez déplorable, leur visage et leurs vêtements maculé de terre séchée, de crasse et de sang coagulé pour certains. Fred se recentra sur la blondinette qui leur avait posé une question. Oh, mais il la connaissait celle-là... Une teigneuse avec qui il avait été en classe de 5ème sur l'Arche, même s'il ne se souvenait plus vraiment de son prénom.
Chaleureuses retrouvailles en terre inconnue. Fred ne répondit pas à sa question, déjà parce qu'il en avait strictement aucune idée, et ensuite parce qu'il n'avait pas envie d'être assimilé au "leader" du nouveau groupe parce que c'était chiant et trop de responsabilités.